Dans le tumulte Jefferville me glisse à l’oreille : — Les forces vives du pire des mondes sont dans l’image. Le pouvoir monarchique de l’Abbaye est dans le verbe. Nous allons assister à une confrontation digne des grandes rivalités de la mythologie antique. Vous devriez être ravi. Nous sommes au premier rang pour assister en grandeur réelle à la mise en pratique de vos théories. Pour autant, ce n’est pas là que se situe les vrais enjeux. Tout ceci est un écran de fumée. Croyez-moi. Je n’ai pas le temps de lui répondre, ni d’ailleurs la répartie. Phoros Ak et Leïla se lèvent d’un même mouvement et le si-lence se fait dans le narthex. Ce silence me rappelle étrangement celui qui entourait la pontianak à Gloskam. Un silence qui absorbe tout et cette fois nous sommes dans son cœur. Il nous enveloppe et nous enserre. C’est glaçant, absolument effrayant. Et je me rends compte aussitôt que Phoros Ak et Leïla en sont eux-mêmes surpris. Ils échangent un regard méfiant, comme s’ils redoutaient une manœuvre, quelque chose qu’ils ne maîtrisent pas et dont chacun soupçonne l’autre d’en être à l’origine. Jefferville lève un doigt vers le ciel et me dévisage avec un rictus entendu comme s’il me disait : je vous l’avais dit, non ? La main de Marta est subitement glacée. Je ne la sens plus alors qu’elle enserre la mienne. Elle est comme en catalepsie, les yeux révulsés, le corps totalement rigide. Tout cela dure quelques secondes. L’instant suivant le brouhaha nous parvient à nouveau. Si c’était un sortilège, il a cessé. La main de Marta reprend vie. A la pression qu’elle imprime sur la mienne, je constate que le sang coule à nouveau, la chaleur revient. Avec le bruit ambiant. Elle ouvre les yeux et s’ébroue comme pour se débarrasser d’un nuage de poussière qu’il l’aurait enveloppée. — Marta ? Ca va ?
Ses traits sont d’une pâleur saisissante. Puis elle s’enfouie le visage dans les mains. Elle reste ainsi quelques instants, penchée en avant si loin qu’elle me paraît sur le point de tomber. Au moment où je pose la main sur son épaule pour la retenir elle se relève et tourne vers moi son large sourire. Elle pouffe de rire. — Marta ? fais-je à nouveau à la recherche d’une explication.
D’un geste de la main elle cherche à me faire comprendre que tout va bien et je n’ai pas le loisir d’insister car quelque chose se passe du côté des hôtes. Leïla et Ak, retrouvant leur semblant de connivence, font de larges signes à leurs troupes les invitant à se diriger vers les tables dressées. Disciplines et cultures guerrières différentes : les troupes de l’Abbaye respectent un minimum d’ordre, celles de Phoros Ak se précipitent dans la plus grande confusion, pour autant le banquet s’organise dans un brouhaha joyeux derrière nous. Leïla et Ak se rapprochés et s’installent sur les tabourets qui leur sont apportés. Sous les voûtes vertigineuses du narthex nous formons un petit cercle suffisamment isolés des agapes pour pouvoir nous entendre. Pour la première fois de notre arrivée nous sommes en tête à tête. Leïla décroche sa toge et pose sa toque sur les genoux. Sa gorge blanche est parcourue de frémissements. Une tension monte et descend le cou – tension qu’en d’autres circonstances je sais reconnaitre – autres moments, s’il en ait. Une tache bleutée est peut-être une séquelle de l’attentat. Phoros ouvre sa cape sur son torse. Nu. Au bout d’un long pendentif, un shaman pendu par le pied, gros comme un poing, en or massif, reflète les lueurs des luminaires et des torches. — Phoros ne s’est pas rendu. Phoros est venu faire alliance.
Le ton de Leïla est courtois, informatif. Phoros nous dévisage avec une arrogance contenue. Ils sont tous les deux dans une retenue palpable. — Phoros Ak est venu de son plein gré, fait celui-ci d’une voix caverneuse, et il offre le banquet de la conciliation. Sa main démesurée balaie le narthex. — La Citarche en apprécie le bon augure, fait Leïla.
J’essaie de déceler un peu d’ironie. Elle est bien cachée mais je suis sûr qu’elle est en embuscade. Elle est par contre totalement absente de ce qui suit : — L’économie générale de l’énergie de notre territoire, dit-elle, j’entends par là, de l’ensemble du territoire de Big Black Banana a été perturbé par des évènements dont nous n’avons pas, pas encore, pu déterminer l’origine. Nous ne savons pas qui est à l’origine de l’attentat contre le Big Banana Speed. J’avais proposé à Sylvain Porphyre de me rejoindre pour que nous puissions en étudier les paramètres dans la nouvelle version du mythodrome qui est testée par mes services. Cette proposition reste d’actualité. Elle a été rendu néanmoins plus… urgente quand nous avons été confrontés à l’attaque du début de la nuit contre la Fondation Jefferville. Nous estimions être en mesure de gérer ce nouvel incident quand nous avons reçu un message de Phoros Ak. — Phoros Ak sait où trouver la Citarche, interrompt celui-ci avec un persiflage inattendu. — De fait, répond Leïla avec une pointe d’agacement. — Nous ne cacherons pas une certaine surprise, continue-t-elle sans en laisser trop paraître. Le message de Phoros était convaincant. — Solidarité devant l’ennemi commun ?
Cette fois, c’est Jefferville qui vient d’interrompre. Ak jette un œil rapide vers Leïla qui se penche vers lui : — Jeffrey Jefferville, fait-elle en indiquant ce dernier du regard. Ce qui me fait penser que je manque à tous mes devoirs. Jeffrey Jefferville, donc, avec Domenic Kraziermik qui… travaille avec lui. Sylvain Porphyre, le concep-teur de la machine que nous allons utiliser, avec Marta…sa… notre protégée. Les présentations sont faites, je n’ai pas besoin de présenter Phoros Ak.
Nos regards se croisent les uns les autres. Leïla reprend la parole : — Ennemi commun sans aucun doute, Jeffrey, commun à nous tous ici. — Quelle était la nature du message ? relance ce dernier. — Rien qui vous étonnera, Jefferville, lance Ak, puisque je vous connais de réputation et je ne doute pas de votre perspicacité. Nous avons, nous aussi, reçu la visite de la pontianak.
Manifestement la perspicacité de Jefferville est prise en défaut. La mienne tout autant. Nous regardons Ak avec la même stupéfaction. — Je comprends votre stupeur, fait Leïla, la mienne n’a pas été moins grande. — Je… je peux vous demander pourquoi cette… visite… vous a convaincu de prendre contact avec la Citarche dans des délais aussi… brefs, fait Jefferville. — Elle nous a parlé. — Parlé ? A vous ? — Si on veut, en réalité nous avons fait venir Gilberte Zosime. — Gilbert Zosime ? Mais elle était avec nous… elle ne pouvait être en même temps avec vous. — Elle n’était pas en même temps avec vous, elle vous a rejoint après. — Après vous avoir parlé ? — Après avoir fait parler la pontianak… — Et… et qu’a dit la statue ?
Cette fois-ci c’est moi qui interromps devant le silence de Jefferville qui ne trouve plus ses mots. Il s’est penché en arrière sur son tabouret, levant les yeux vers les hauteurs du narthex, les doigts des mains pianotant les uns sur les autres à vitesse accélérée. — La question, reprit AK, est plutôt de savoir ce que n’a pas encore dit la statue. La vieille folle s’était aventurée hier après-midi dans ce que vous avez l’amabilité de nommer le pire des mondes… oui j’ai lu votre littérature, Sylvain Porphyre… ce qu’elle fait souvent à la recherche de nouvelles créatures qu’elle sait pouvoir trouver chez nous, et seulement chez nous. Pour y trouver son compte, elle y trouve son compte. Nous l’avons vu toutes ces années s’adresser à nos petits monstres, elle sait y faire.
Je lève la main pour l’interrompre mais d’un geste Leïla m’enjoint de me taire. — Merci, Princesse, autant que je raconte ce que je sais et vos amis pourront poser leurs questions si le cœur leur en dit encore.
à bientôt pour la suite
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